La stratégie du poids mort

C’est une idée qui m’est venu alors que je réfléchissais sur le sens à donner à ce premier tour des législatives. Le poids de l’abstention devrait être vu comme un réel et grand problème de démocratie et de représentativité. Je conçois que pour la petite partie de la population qui croit qu’une nation se dirige comme une entreprise, ce « détail » ne porte guère d’intérêt. Le mépris et la moisissure intellectuelle dont fait preuve cette frange de la population est tout bonnement hallucinante et peu engageante pour l’avenir. Pour le dire de manière crue, leur projet politique sent la rance et surtout, retourne sur une définition de la société complètement dépassée et archaïque. Il faut reconnaître que l’intoxication informationnelle est relativement bien ficelée mais en fin de compte, ce n’est pas cela qui me préoccupe, c’est surtout l’incapacité des gens à y résister et à ne pas se laisser emporter par les « modèles ». Cela dit, sur la forme, il semble bien qu’au final, c’est l’organisation de la société actuelle qui mène à ce cirque et qui oublie sur le rebord de la route, la confrontation sur les sujets qui préoccupent l’ensemble des personnes. L’organisation d’élections avec des mandats autour de fonction somme toute sans réelle limite dans les sujets porte peut-être en elle le germe de la moisissure.

Devant la moisissure de l’esprit de quelques-uns et leur propension à sacrifier l’expression démocratique sur l’autel de leurs ego et d’une sécurité qui flaire le retour à une police de la pensée pour éviter de remettre en cause les rentes de situation, il semble qu’une bonne part de la population ait fait le choix d’abandonner à ses déboires un système qui court de lui-même dans une impasse et qu’elle se soit résolue à déplacer les batailles de l’avenir en dehors du champ dit du « débat démocratique officiel » puisque les mécanismes institutionnels appuyés sur des soutiens de plus en plus grossiers d’une Pravda noyautée par une gente toujours plus restreinte qui s’auto-persuade de sa légitimité en arguant de la nécessité du pouvoir médiatique, ce qui est vrai, mais qui refuse la critique dans une indignation de façade mais bien sentie pour faire perdurer encore quelques temps l’illusion. La moisissure en est consciente et ce n’est pas pour rien qu’elle agite de manière ostentatoire tout thème qui justifie la mise en place de dispositifs visant soi-disant à protéger les intérêts publics qui ne sont en fin de compte que des intérêts privés et personnels.

La stratégie du poids mort se justifie par la surdité toujours plus grande et inconsciente d’une classe qui tire son épingle du jeu et qui ne voit pas comme une classe privilégiée et pour cause car elle n’en est pas une mais qui sert bien pour asseoir en trompe l’œil une politique qui n’aura de cesse que de l’entretenir car elle est bien commode. Cette classe se dit cultivée et intelligente mais elle est surtout complètement ignorante des réalités en s’arc-boutant sur la généralisation d’idéaux qui relève de l’imprécation dans le meilleur des cas et finit en story-telling de contes de fées dont l’arrière-goût laisse sérieusement à désirer. Le plus vomitif dans l’histoire est d’entendre le mépris de cette classe qui, bien qu’ayant automatisé un discours de tolérance et de liberté d’expression, n’en a jamais compris le sens véritable. Il faut bien se rendre compte que ce mépris n’est pas nécessairement conscient mais le vernis dégoulinant de bons sentiments a repeint leurs murs de telle manière qu’elle ne fait plus la part des choses entre sa bien-pensance et ce qu’elle pense vraiment. Il est très souvent ahurissant d’entendre l’expression de cette ambivalence car le discours est schizophrène, là où il devrait être juste auto-critique pour permettre d’avancer dans un chemin de pensée. Cela dit, cela reboucle avec un constat fait de longue date par rapport à notre système d’éducation, celui-ci privilégiant la rhétorique à la philosophie, il n’est guère étonnant d’arriver sur des individus tarés.

Nous en sommes donc là : dans cette stratégie du poids mort. Est-ce souhaitable ? De toute évidence, non. Peut-on éviter que de cette stratégie n’en découlent pas des affrontements ? Il faudrait être naïf pour penser cela. Dans une configuration sociétale ou les déséquilibres deviennent plus qu’abyssaux, vous pouvez chercher longtemps les solutions tout en pratiquant leurs renforcements. D’autant qu’à ceux-ci s’ajoute une composante extérieure qui rappellera chacun à une stratégie de survie très basique : notre lieu de vie commun avançant du fait même du comportement de chacun vers des conditions environnementales qui traduiront dans les faits et au-delà de toute considération métaphysique ridicule l’incapacité humaine à se penser comme la partie insignifiante d’un tout et non comme un tout elle-même. Pourtant conscients de cela, certains ont posé les bases de la réflexion, de la remise en cause et si le programme n’est pas parfait, il offre sur un plateau le cadre contraint du théâtre de nos actions. Cependant il est à craindre que devant un bouleversement d’une telle envergure de ce qui fait nos assises intellectuelles, devrais-je dire, nos biais : il n’est pas lieu d’être optimiste. Le conflit brutal et pas qu’en mots sera la carte qui sera jouée. Ranger les espoirs d’une sortie sans affrontement physique, si vous êtes incapables de refondre les bases démocratiques. Acceptez-le car vous ne pourrez faire autrement.

Qu’en ressortira-t-il ? Qui sait ? Certains regarderont cette perspective avec horreur et inquiétude mais au lieu de se poser la question de savoir où se trouve la racine dans leur propre raisonnement, ils iront la chercher dans le comportement et les réflexions des autres bien que les choses devraient nous venir de l’évidence : nous sommes a priori incapables de trouver les conditions d’une démocratie sans lutte.

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